Longtemps tu as cru qu’il y avait des sujets à poème
Tu as cru que les poèmes avaient quelque chose à dire
Tu cherchais des chutes
Des morales
Tu faisais des métaphores
Tu cherchais des choses qui méritaient d’être écrites
Quand tu étais le plus perdue
Tu écrivais des poèmes sur l’acte même d’écrire des poèmes
Suite auxquels tu n’écrivais généralement plus
Pendant quelque temps

Le très grand arbre est mort
Dans le jardin des voisins
Un type est arrimé à sa cime
A quinze mètres de haut
Et le débite en tronçons d’un ou deux mètres
Qui tombent lourdement et se balancent un temps
Au bout de la corde à laquelle on les a attachés
L’arbre oscille dans le vent l’homme l’enlace
L’arbre diminue puis disparaît
C’était un arbre de 100 ans
Dit le voisin
Il n’avait pas l’air d’être mort
Me dis-je
En levant les yeux au ciel
Où il n’y a plus rien de rassurant à regarder

Jim Harrison est mort et n’est plus nulle part
Ni dans le Nevada ni dans le Nebraska
Pas davantage dans un taillis épais à chasser la grouse
Ou dans son bureau à écrire des livres où tous les mots semblent justes
Pour décrire des vies sauvages auxquelles on ne connaît rien
Il n’est plus là
Je survole les forêts et les montagnes du Nord des Etats-Unis
Me promettant pour la énième fois
De relire Dalva
D’aller marcher dans les forêts profondes
D’éteindre mon téléphone portable
De chercher le mot juste jusqu’à l’os
L’œil ouvert

La vérité n’est pas ailleurs je le sais j’y suis
Je suis allée voir ailleurs si j’y étais et je n’y étais pas. J’ai reconnu la plupart des choses autour de moi, les maisons sont des maisons et les routes sont des routes, les gens sont gens bien ou des connards comme partout, le ciel est le ciel et le sol est le sol et je ne suis rien du tout.
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La pluie n’a pas la même odeur ce matin alors que je marche en direction du métro qui pue à plus de 120 marches d’escalier roulant de là profond sous la terre

Je compte les marches et m’applique à observer les coutumes locales qui semblent être à peu près les mêmes que partout ailleurs dans le monde occidental c’est-à-dire que je m’engage à descendre aussi vitre que possible les 120 marches si je reste sur le côté gauche de l’escalier tandis que je me rabats sur le côté droit de l’escalier si je décide de me laisser porter par sa motion lente si lente qu’il faut au moins 5 minutes pour atteindre en bas le portique d’entrée attention wet floor attention flux massif de voyageurs en sens inverse attention léger embouteillage au niveau des portiques automatiques attention la rame en direction du centre-ville est annoncée je tente de ne pas me laisser ralentir détourner par la foule lente et saute dans le wagon tandis que les portes se ferment avec un petit ding caractéristique mais pas de sticker figurant un lapin rose qui se coince les doigts à l’horizon.

Lorsque je ressors quelques stations plus loin et quelques marches plus haut bien moins que 120 marches, une paille, je retrouve l’odeur de la pluie qui n’est pas la même ce matin qui est pourtant la même sans doute que la pluie d’il y a environ un an lorsque le printemps est revenu, cette odeur là qui m’enfonce de l’espoir dans la tête bon gré mal gré, l’espoir entre et s’incruste, pas moyen de se soustraire à l’idiot espoir du printemps l’espoir chaud du printemps à la douceur de l’espoir qui coule sous la forme d’une pluie de début avril. Je marche sous la pluie tiède le nez en l’air me demandant si cette odeur c’est la pluie si c’est la terre si c’est le goudron sous la pluie si c’est l’air sous la pluie sur cette terre là si c’est oui peut-être je ne sais pas. En bas de mon immeuble en bas de mon bureau étage 7 bureau 16, 1903 L street, une cane couve ses œufs dans un bac fleuri de soucis jaunes et de deux arbres que je n’identifie pas, un bac de 3 mètres sur 1, sans doute propriété de la municipalité, qui l’arrose et l’entretient, le bac ornemental urbain qui n’étonne personne, qui ne heurte pas les yeux de l’urbain promeneur, une cane et ses œufs, entourée de goudron et d’immeubles et de béton et de voitures, à 2 miles de la moindre source d’eau, de la moindre étendue d’herbe, si ce n’est pas de l’espoir je ne sais pas ce que c’est.

L’enfant que j’étais sage et réfléchie l’enfant que j’étais bavarde et questionnante l’enfant que j’étais lisant à l’intérieur plutôt que courant à l’extérieur l’enfant d’intérieur avec une boule dans la gorge l’enfant d’intérieur avec un couteau caché sous l’oreiller l’enfant d’intérieur avec des souvenirs épars qui ressemblent trop aux photos des albums, quelle enfant était-ce ? cette enfant me dit que tout allait bien que c’était une enfance banale et heureuse et qu’il n’y a pas besoin d’aller voir de plus près, qu’il n’y pas besoin d’aller voir plus loin, qu’il n’est pas question de courir le monde ou le quartier, que l’effroi protège que l’ennui protège que l’aventure est intérieure et que femme d’extérieur c’est un peu trop pour moi je la crois je la crois je crois que je ne devrais pas.